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23 avril 2008
Edouard Baer en lecture publique, sur un texte de Patrick Modiano

«Je connais le texte par coeur mais je garde la brochure à la main. Je l'ai déjà lu au festival de Manosque, à Toulouse, Bruxelles, aux Bouffes du Nord pour un soir, mais il est bien à sa place à l'Atelier, puisque c'est place Charles Dullin que ce récit autobiographique s'achève. Il y a dans ce texte un côté déposition un peu austère. Mais aussi beaucoup de bouffées d'émotion. Comme des montées de larmes.»
Qui est Patrick Modiano? Né en 1945 à Boulogne-sur-Seine, d'une mère comédienne, d'origine flamande, et d'un père homme d'affaires, d'origine juive italienne, il a obtenu le prix Goncourt en 1978 avec «Rue des boutiques obscures» et publié, en 2005, un texte autobiographique, «Un Pedigree».
Alors Edouard Baer est au cinéma, Edouard Baer présentera le festival de Cannes, Edouard Baer est partout, mais voilà, il reste un homme libre. Le voir lire et s'impliquer dans un texte si dense et si intense que celui qu'il choisit est beau; et ce qui pourrait sembler un pari extraordinaire ou un défi de se retrouver seul sur scène, face à un texte, face à un public, n'est rien moins que le naturel de ce personnage qui existe bien au-delà de son métier et de ses apparences.
« J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. » Patrick Modiano - Un pedigree
Edouard Baer au Théâtre de l'Atelier, Paris XVIII - du 23 avril 2008 au 1er juin 2008.
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Extrait - «Dans le café de la jeunesse perdue », Patrick Modiano, ed. Gallimard
Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. Elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirais entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.
Elle ne venait pas à une heure régulière. Vous la trouviez assise là très tôt le matin. Ou alors, elle apparaissait vers minuit et restait jusqu'au moment de la fermeture. C'était le café qui fermait le plus tard dans le quartier avec le Bouquet et La Pergola, et celui dont la clientèle était la plus étrange. Je me demande, avec le temps, si ce n'était pas sa seule présence qui donnait à ce lieu et à ces gens leur étrangeté, comme si elle les avait imprégnés tous de son parfum.
Supposons que l'on vous ait transporté là les yeux bandés, que l'on vous ait installé à une table, enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question: Dans quel quartier de Paris êtes-vous? Il vous aurait suffi d'observer vos voisins et d'écouter leurs propos et vous auriez peut-être deviné: Dans les parages du carrefour de l'Odéon que j'imagine toujours aussi morne sous la pluie.
Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. Le même âge, la même tenue vestimentaire négligée. Il portait une veste trop longue pour lui, un pantalon de toile et de grosses chaussures militaires. Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. Il en était devenu un habitué lui aussi et, pour les autres, c'était comme s'il prenait des photos de famille. Bien plus tard, elles ont paru dans un album consacré à Paris avec pour légende les simples prénoms des clients ou leurs surnoms. Et elle figure sur plusieurs de ces photos. Elle accrochait mieux que les autres la lumière, comme on dit au cinéma. De tous, c'est elle que l'on remarque d'abord.
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