10 mai 2007
Peter Turnley
"Passé le premier aveu, "je t'aime" ne veut plus rien dire ; il ne fait que reprendre d'une façon énigmatique, tant elle paraît vide, l'ancien message (qui peut-être n'est pas passé par ces mots). Je le répète hors de toute pertinence ; il sort du langage, il divague, où?
(...)
Je fantasme ce qui est empiriquement impossible : que nos deux proférations soient dites en même temps : que l'une ne suive pas l'autre, comme si elle en dépendait."
Roland Barthes
Fragments d'un discours amoureux
"Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d'être libres." (Nelson Mandela)
Peter Turnley a travaillé avec Doisneau, avant de devenir ami avec Edouard Boubat.
Il a voyagé à travers le monde, a été témoin de toutes les guerres, révolutions, catastrophes naturelles, famines et génocides. A force de traduire la dimension humaine de ce qui arrive dans le monde, son aspiration à la paix intérieure s'est trouvée confrontée à d'innombrables horreurs.
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09 décembre 2006
Sarah Moon
Depuis ses débuts, Sarah Moon n'a cessé de dire la fugacité de la beauté et la fragilité des illusions. Dans un style tout de délicatesse et d'invention, elle a signé quelques-unes des campagnes de publicité les plus créatives de ces dernières années, elle a fait les couvertures et les bonnes pages des plus importants magazines illustrés. Couronnée par le Grand Prix national de la photographie, elle a aujourd'hui une oeuvre très diversifiée que le cinéma vient encore enrichir.
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Texte magnifique, sublime et poétique, de Sarah Moon :
"Un jour en hiver sur la plage, une mouette entre dans mon viseur par la droite, elle me regarde, elle s'en va, je l'oublie. Longtemps après sur la planche de contact d'un film que je croyais perdu, je l'ai trouvée ou retrouvée; il y a d'autres mouettes au loin, des rochers, la mer aussi, mais c'est comme s'il n'y avait plus rien, il n'y a plus qu'elle, elle seule, n°17 A 18, centrée dans le 24x36, entrevue à jamais là, à moins d'un mètre de moi, le regard fixé sur moi, alourdie d'être saisie, ralentie dans son envol, une aile floue, une aile nette, une aile sombre, une aile claire, l'une battant plus vite que l'autre, pour tenir en équilibre, ce 15e de seconde - à moins que ce ne soit un 30e, je ne sais plus - le ciel était bas et gris, elle est suspendue au-dessus de la balustrade de pierre, c'était donc près de l'hôtel, je ne sais plus, je ne sais plus si je l'ai même vue, miracle, mirage ou signe du ciel, emblème du hasard, mystère ou magie de la photographie... coïncidences...
Comme cet autre jour encore, dans les jardins de Bagatelle, lorsque ce paon venu d'ailleurs a fait la roue derrière moi, tandis que je m'acharnais, l'oeil rivé sur la robe à pois que portait Martha; il ne restait que deux vues dans l'appareil, c'était déjà un signe, je tournais le dos à la photo, à la beauté, elle n'était pas là où je la traquais. Des années durant, je ne l'ai cherchée que dans les studios, c'était mon métier, je ne la voyais que décorée, parée, maquillée, apprêtée, enrubannée, à la mode du jour... autant de masques, autant de pièges, autant de mailles du filet qu'il me fallait traverser pour l'approcher, pour effleurer l'émotion, autant d'artifices qu'il me fallait débusquer pour être impressionnée au propre et au figuré.
Dans ce monde de l'illusion, rare était l'instant. Pour lui donner une réalité il lui fallait un "avant" et un "après", il fallait l'inventer mais l'oublier pour le trouver; et ici où tout était préparé, c'est encore dans l'imprévu que la mouette se cachait, elle se cachait dans un regard surpris entre deux poses, dans un geste raté, dans un éclat de rire, dans un faux pas; elle se cachait dans un signe de vie au bord du cadre, dans le vent des ventilateurs, dans l'ombre de la lumière, dans une harmonie ou dans une stridence, mais toujours dans la fugacité, dans l'éphémère, papillon de malheur, stigmate du temps. Quelqu'un a dit - Valéry peut-être - "la beauté, elle est ce qui désespère".
De ces années-là, il n'y a plus beaucoup de photos que je reconnaisse parce que j'ai changé et que je ne vois plus comme je voyais. "Avoir toujours été celle que je suis, être si différente de celle que j'étais" dit Molly dans son tas de sable. "Oh! Les beaux jours...". Mike Yavel était mon assistant, mon ami, mon oeil gauche. Il est mort brutalement. Notre complicité aura duré quinze ans. Sans lui ce n'était plus pareil. Il m'a fallu continuer, "Life dances on...". Je me souviens d'une nuit où la neige était tombée, au matin, au réveil, j'ai fait ce que je n'avais jamais fait, poussée par je ne sais quelle nécessité, j'ai photographié les hortensias du jardin, ensevelis. Sur le positif, rectangle blanc, il n'y avait que des traces et des signes. Ce n'était plus moi mais la vie qui racontait son histoire; d'une pression de l'index sur le déclencheur, dans un clin d'oeil et dans une fraction de seconde je la faisais mienne. C'est alors que tout a commencé. J'ai photographié pour moi, alors qu'avant il me fallait être demandée pour oser. Si on va au bal il faut danser... le bal était dehors, le bal était ailleurs, le bal était encore, il était partout où je le voulais, c'est moi qui invitais à danser, à photographier, et vive la liberté! ... vive la liberté, je suivais son rythme, avec ou sans musique, et pour le plaisir, le plaisir du regard avant même celui de la photographie, l'un pouvait vivre sans l'autre et de toute façon j'ai toujours su que je n'avais rien vu si je n'avais pas vu au-delà des apparences. J'ai toujours su qu'il me fallait fermer les yeux avant de les ouvrir, et que mon oeil en choisissant n'était plus tout à fait le mien, qu'il n'avait pas son âge, qu'il voyait pour la première fois, qu'il découvrait ce que moi je reconnaissais en mon âme et inconscience. Comme j'ai toujours su que je ne savais pas ce que je cherchais, que la quête l'emportait sur la prise, qu'elle me tenait en marche, et que je n'avais de cesse de mettre un pied devant l'autre; drôle de pas giratoire, il me semble avoir plus tourné qu'avancé et aujourd'hui où je dois montrer ce que j'ai fait, j'ai du mal à choisir ce qui va me définir. Définir... est-ce le mot de la fin? ... Peu importe, photographe de mode, je le suis et je reste, oui je peux le dire, mais encore je photographie, sans but, tout et rien, ce que bon me semble, et ce qui ne se ressemble pas... je me balade. Il y a bal dans balade. C'est donc là aussi qu'on peut danser, la boucle est bouclée, et tant qu'il est encore temps, et aussi longtemps que je pourrai, je veux danser. Ici toutes les danses sont permises, je veux regarder, je veux photographier..."
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